Après deux années de fermeture pour cause de rénovation, la Grande Halle de la Villette avait choisi de rouvrir ses portes en fanfare le 29 août dernier en accueillant le quintet new-yorkais Sonic Youth en ouverture de la nouvelle édition du festival Jazz à la Villette.
Rien d' étonnant à voir programmés les légendaires froisseurs de son rock dans le cadre d'un festival cuivré, car les membres de Sonic Youth (et surtout la figure agitatrice de Thurston Moore), dans leur inspiration comme dans leur démarche, n'ont jamais caché leur filiation avec le free-Jazz.
Une même approche primaire, excentrique et anti conformiste de la musique, une rencontre de deux univers intimement lié dans les saturations et les explorations auditives, qui après s'être déjà concrétisée avec brio sur disques se devait de se décliner sur scène.
Suite à l' annulation de Han Bennink en première partie (excellent batteur free qui aurait certainement donné lieu à de fiévreuses démonstrations rythmiques), c'est un duo de saxophonistes aussi sagace que barré qui assure in extremis
l' ouverture des hostilités : le suédois Mats Gustafsson (avec qui les Sonic avaient co-signé un hommage à Patty Smith) et l' allemand Peter Brotzmann (reconnu pour être un des pionniers du free-jazz européen).
Ouvertement free, hystérique et dissonante, la performance des deux mad-sax fera pourtant l' unanimité et sera dignement saluée par une vague d' applaudissements à la fin de chaque morceaux, résonnant comme 1000 tambours sous la voûte lumineuse de la grande Halle.
La mise en condition ne sera pas de trop pour introduire la première partie du set des Sonic Youth, logiquement placée sous le signe de l' excentricité et des divagations musicales.
Rejoint sur scène par trois jazzmen de renom (Mats Gustafsson donc, mais aussi le guitariste Jean-Marc Montera et le saxophoniste Michel Doneda, deux autres références du jazz expérimental), la bande à Thurston Moore (désormais amputée de Jim O' Rourke, mais accompagnée pour l' occasion par Mark Ibold du groupe Pavement à la basse), se lance et nous plonge alors dans une longue procession sonore improvisée, où le jazz et l' ambiant-rock vont se fondre dans un même moule.
Ce qui fascine d' entrée, c'est le cadre : l' arrivée des huit musiciens se fait à pas de loup sous un éclairage diffus mais tamisé, où les jeux d'ombres et des douces lumières monochromes accompagnent la lente et progressive ascension d' une musique hypnotique.Lee Ranaldo brandit un filet de clochettes qu'il agite graduellement devant un micro perché, avant de sortir un fil à distorsion, diffusant des bruits de sonde aux relents cosmiques.Posé sur une chaise, Montera, concentré, cisèle méthodiquement les cordes de son instrument à l'aide d'un archet, les yeux rivés sur une Kim Gordon féline qui, accroupie au sol, se déplace lentement autour de lui en rampant et en proférant des chants indistincts.
On croirait assister à un rituel païens.
La fièvre monte un peu plus, lorsque Moore se met à faire gémir ses cordes à l' aide d'un drum-stick (comme il a coutume de le faire) avant d' aller frotter sa guitare contre l' ampli à taille humaine qui lui fait dos.
C'est alors les éructions stridentes du saxophone de Doneda qui s' en mêlent, lâchées dans l'air comme des petits cris de mammifères.En toile de fond, esquissant les contours d' un début de chaos, le jeu polymorphe de Steve Shelley, tout en claquements de cymbales, élève encore d' un cran l' intensité de ce set complètement décomplexé, laissant la musique s' évader hors de toute contrainte structurelle.
Le jeu de lumière devient psychédélique, tapissant l' arrière scène de spirales fluorescentes.
Kim se relève pour prendre sa guitare, mais commence à la triturer brutalement, pendant que Ranaldo fait tournoyer la sienne de façon virulente comme pour lui faire cracher son dernier souffle.Dans cette confusion, seul Mark Ibold assure l' équilibre vital du morceau, par une basse secouée de soubresauts pulmonaires, mais répétitive tel un rythme cardiaque.
Après 30 minutes intense de crescendo sonore, tout explose enfin dans les 10 dernières minutes de cette longue pièce musicale.Le public encore ballotté par ce trip pluri-dimensionnel, applaudit et siffle de toutes ses forces ( majoritairement au génie et peut-être quelques-uns au scandale ... Qui sait ?).
Moore annonce au micro une pause de 10 minutes et le retour des Sonic Youth sur scène dans leur configuration rock.
Pas le temps de se remettre de nos émotions donc, le groupe revient déjà (seul cette fois) et entame les premières note de 'The sprawl' sous les hurlements hystériques des fans présents en masse dans la Halle.
L' énergie rock revient à vive allure, et les chants dans les rangs se font légions devant le déferlement de hits : 'The world looks red', 'Do you believe in rapture', 'The Wonder', 'Pink Steam', les grands morceaux du répertoire sont lâchés ; la noise old school des Sonics reprend ses droits, et l' on retrouve avec joie le son mi-grunge mi-punk qui a fait la réputation de ce groupe légendaire.Une musique saturée et racée, abrasive et énergique qui n'a rien à envier à la technicité du jazz et qui s' avère même être complémentaire.
Malgré les quelques problèmes techniques qui viendront parasiter cette seconde partie (corde de guitare brisée pour Ranaldo, micro parfois muet pour Kim) et obligeront Thurston à se montrer plus loquace qu' à l' accoutumé, le groupe se montre dans une forme olympique et s'en donne à coeur joie : Kim Gordon se remet à virevolter sur elle-même (comme on l' avait vue faire dernièrement en festival), et Moore écrase ses pédales pour faire dérailler ses riffs ardents et leur donner une autre dimension par rapport aux versions studio.
'Thurston, you look like 20 years ago !' lâchera un fan dans le public ...Force est de constater qu'il a bien raison !
L' apothéose viendra avec le morceau 'Expressway to your skull', interprété dans une version extended de 20 minutes sur laquelle les jazzmen du premier set viendront prêter mains fortes aux Sonics, pour faire dériver le titre vers le free-rock.
Du free-jazz au free-rock, l' espace d' un dantesque concert de plus de 2h30, les Sonic Youth auront donc réécrit sur la scène de La Grande Halle leur propre histoire, celle d' un groupe de rock atypique, incroyablement talentueux, poussé par le désir de se réinventer à chaque nouvelle étape de sa carrière, au delà des frontières des genres.
Plus qu'un concert, ce fût une vraie expérience auditive et assurément le premier grand rendez-vous de cette rentrée musicale.
Comments
Que dire ... que je suis ravi de voir revenir ce groupe sur scène, de surcroît avec un membre de l'ex-Pavement ... De quoi ravir notre ami Vince ! Arg ! Bravo pour les clichés, l'ami ... on va s'en faire bientôt quelques uns ensemble, ça aussi ça va être top !! Biz
PS : Tu as pensé à partager cette note sur le groupe ZicMinded ? Merci d'avance pour les différents membres ! Re.
En parlant concert ... et puisque nous évoquions avec plaisir le souvenir de notre soirée Erin Mc Keown / Andrew Bird / Ani DiFranco à Paris ... j'en profite pour te redemander : Flo aimerait bien (et moi aussi d'ailleurs) avoir copie de ton enregistrement du concert ... Je sais que tu l'avais fait sur MiniDisc : as-tu eu l'occas' de passer tout cela en MP3 ou autres ?
Biz Guy !